Clara Pagnussatt

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PDF – Clara Pagnussatt – Nos rosées

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Sur une surface vitrée, l’infime et l’infini – des gouttelettes affleurent et demeurent, d’autres tracent des sillages en coulant ; la condensation se fait condensité, la buée diaphane est rendue plus dense, la transparence devient translucide puis opaque, et moins on voit à travers plus on devine un au-delà.

L’eau se pose et s’impose créant un espace de seuil. Le franchir, serait-ce voir ? Benoît Blanchard suggère que l’épiphanie a lieu dès la surface. Il invite à une mise en présence et à la contemplation de la réalité matérielle du tableau dans son immédiate frontalité.

Son inspiration se nourrit de l’expérience atmosphérique de la traversée des nuages en vol pendant laquelle, derrière le hublot, on ne parvient à distinguer si l’on est proche ou lointain de ces immenses amas de gouttes d’eau. Une fois sur terre, le peintre retrouve ce vécu lorsqu’un voile de minuscules perles d’eau se concentre sous la forme d’une rosée au contact d’une vitre. C’est parce que cette réalité palpable est d’abord investie à travers la vue que l’on peut se projeter vers un dévoilement : pour le peintre, c’est avant tout la fenêtre qui fait naître.

La peinture de Benoît Blanchard postule que l’œil voit et que l’on doit s’attacher, comme l’évoque Merleau-Ponty, à l’expérience décuplée de la vision : « Voir, c’est par principe voir plus qu’on ne voit, c’est accéder à un être de latence » (Signes). Avant même d’être un simple transmetteur vers le cerveau, l’œil est chatoyé par la matérialité qu’il touche et, à son tour, caresse déjà l’esprit.

À partir de l’eau, d’autres matières se déploient. La peinture tisse les fluides et fait jaillir des drapés. Ce qui coule est une trame, une trame de vie, et dans ces gouttes c’est le temps même qui s’écoule ; et comme autant de tons d’un vécu, des nuances rosées de poindre dans la blancheur du drap, à l’instar des premières lueurs qui pourprent l’aube.

Heureusement, parfois un peintre voit.

Clara Pagnussatt

Ce texte a été rédigé et publié à l’occasion de l’exposition personnelle Nos Rosées au Cellier à Reims en mai 2019